COMPTE-RENDUTroisième rencontre des peuples zapatistes avec les peuples du monde«La commandante Ramona et les zapatistes».Rencontre du 28 au 31 décembre au Caracol[1] la Garrucha, Chiapas.- propos recueillis par Anahi Morales et Émilie BretonC’est dans le contexte de la série des rencontres des peuples zapatistes avec lespeuples du monde que s’inscrit la rencontre des femmes zapatistes avec les femmesdu monde, intitulée «La commandante Ramona et les zapatistes». Plus de deux milpersonnes se déplacèrent au Caracol la Garrucha du 28 au 31 décembre pour yassister. L’événement porta le nom de la commandante Ramona afin d’honorer lalutte de cette femme, qui est une figure de proue dans la lutte des femmeszapatistes : «Ramona lutta dès les débuts pour les femmes et maintenant, ellessont les fruits de ses rêves».La rencontre a pris la forme de plénières dans lesquelles seulement les femmespouvaient assister. La participation des femmes s’est fait sous forme de courtesprésentations par des déléguées (environ 30 femmes) de chaque Caracol. Toutes lesfemmes de chaque délégation ont pris la parole tour à tour en suivant desthématiques spécifiques. Les thèmes qui ont guidé les présentations sont lessuivants : La vie des femmes avant et après le soulèvement zapatiste,l’organisation des femmes à travers la santé, l’éducation, le commerce etl’agriculture, les jeunes filles zapatistes et la participation des femmes à LaOtra Campaña[2]. Cet espace, que les femmes zapatistes ont créé, a été une richeexpérience et nous nous sommes senties privilégiées d’avoir pu y être. Ladiversité de ce que les femmes ont partagé nous a permis de connaître un peu plusla lutte spécifique des femmes dans le mouvement zapatiste. Bien que cetterencontre se soit déroulée principalement sous forme deprésentations, un espace a été réservé durant la dernière journée pour laparticipation des femmes de la société civile nationale et internationale.La première femme à prendre la parole a été «una abuela», une grand-mère, pourtransmettre le vécu des femmes avant le soulèvement de 1994. Cette démarcationentre avant et après le soulèvement a été centrale dans la rencontre. Les«compañeritas» ayant pris la parole pour exposer des droits acquis dans la lutteincarnent ainsi, à leur tour, l’après 1994.Avant 1994 “Somos dueñ@s de todo lo que nos han quitado”«On est propriétaires de tout ce qui nous a été enlevé»Le soulèvement de 1994 marque un tournant important pour les femmes zapatistes.Les femmes de chacun des Caracols ont décrit quelle était leur vie avant que leprocessus de changement impulsé par l’EZLN prenne place. Cette analyse semble êtrepour elles le point d’ancrage, ce qui leur permet de reconnaître le travailqu’elles ont accompli, les luttes qu’elles ont faites et gagnées, en tant quefemmes, autochtones et campesinas…Avant 1994, l’organisation sociale et politique au Chiapas est marquée par ladomination des propriétaires terriens, métis et blancs. Les femmes ont racontécomment les autochtones vivaient «dans un état de semi-esclavitude », qu’ils etelles étaient « traité-e-s comme des animaux ». Le labeur était très difficile,souvent dès l’âge de 13 ans, elles commençaient à travailler pour les patrons, àdécortiquer leur maïs, le travailler à la pierre, leur faire des tortillas à lamain, s’occuper des animaux de leur ferme, nettoyer leur maison, laver leursvêtements, etc. Elles parlèrent du transport des denrées qu’elles devaienteffectuer et qui signifiait souvent des jours de marche jusqu’aux villagesenvironnants pour vendre les produits du patron. Leurs journées de travail, quidébutaient bien avant l’aube, se terminaient après le coucher du soleil. Dansleurs propos, il y avait une analyse bien présente de l’organisation de lasociété, des patrons qui possèdent les terres etqui abusent de leur pouvoir en toute impunité, protégés par les « mauvaisgouvernements ».Elles exposèrent ce que signifiait pour elles, femmes, autochtones et campesinas,cette situation. Elles racontèrent les abus dont elles firent l’objet, lesviolences physiques, psychologiques et sexuelles subies. Les jeunes fillescraignaient de devoir commencer à travailler pour ces patrons, parce qu’ellessavaient, elles connaissaient le sort qui les attendait. Leurs possibilités des’instruire étaient très limitées, les jeunes filles n’avaient pas accès àl’école, et lorsqu’elles y allaient, elles y étaient plus souvent qu’autrementinsultées et dépréciées. Elles expliquèrent ainsi comment, ne savant ni lire, niécrire et n’ayant que peu d’opportunités d’apprendre l’espagnol, elles furentencore plus isolées et vulnérabilisées devant le pouvoir des patrons.Leur situation familiale était intimement liée à ces conditions de vie, en plus detravailler pour les patrons, les femmes devaient s’occuper de leur maison, deleurs enfants, de leur mari qu’elles pouvaient rarement choisir. Ceux-cireproduisaient trop souvent le système dans lequel ils vivaient, en abusant deleurs épouses et filles, de leur travail et de leur isolement. Elles parlèrent dela présence de drogue et d’alcool dans la communauté, qui venait souvent empirerla situation.[3]La question de la santé étant prépondérante pour elles, elles expliquèrent commentle manque d’accès à des soins, à l’éducation, à la salubrité et à la planificationfamiliale se répercutait sur la santé des femmes : il y avait trop de mortes encouches, trop de femmes qui mourraient de maladies curables, l’accès aux hôpitaux– souvent très loin – leur était limité, parce qu’elles étaient autochtones.Ce retour en arrière a permis de situer dans quel contexte est née l’organisationqui est à l’origine du soulèvement zapatiste de 1994. En effet, dès 1983 desgroupes de guérilleros ont commencé à s’organiser dans La Selva Lacandona,auxquels se sont solidarisé des communautés autochtones. Les femmes, à partir deleur vécu, racontèrent comment se sont concrétisés les changements issus dumouvement zapatiste pour les autochtones et les femmes autochtones, plusspécifiquement.Comment elles se sont organisées “Nos sentimos orgullosas porque estamos poniendoen experiencia la rebeldía”«Nous sommes fières car nous sommes en train de construire la rébellion»Tout au long des plénières, les zapatistes ont expliqué leur cheminement vers laliberté et comment celui-ci a pris plusieurs visages. Ainsi, avant le soulèvementde 1994, elles ont commencé à s’organiser, en participant à la lutte de diversesfaçons. Elles ont commencé à parler de ce qui se passait dans leur communauté,leur famille, expliquant aux enfants ce qui était en train de prendre forme : « Ons’est rendu compte que depuis plus de 500 ans, on vit humiliation et exploitation.On doit s’organiser comme femmes et résister devant les menaces de l’ennemi, quiveut nous avoir avec ses mensonges». Voyant comment la participation des femmesétait essentielle, elles ont cherché à occuper les lieux traditionnellementréservés aux hommes, soit l’armée et ceux des responsabilités politiques. Selonleur analyse, il s’agissait également de combattre le machisme de la société, car,comme elles le dirent, pour que l’égalité de genre soit atteinte, doit se faire undouble-travaildont la clé est l’organisation des femmes.Elles ont développé des liens avec les insurgé-e-s, en appuyant leur lutte, en lescachant, en transmettant des informations, en leur fournissant des denrées. Ellesont raconté que plusieurs ont pris le chemin de la clandestinité, en devenantmiliciennes au sein de l’EZLN. Nous avons écouté leur récit, ceux où ellessortaient la nuit, sans faire de bruit, accompagnant les insurgé-e-s dans deslieux où ils et elles avaient des discussions, parfois suite au visionnement d’unfilm, d’un documentaire, ou après la lecture de textes qui parlaient des luttesd’ici et d’ailleurs. D’autres ont raconté comment elles apprirent à manier lesarmes, auprès de leurs compagnons. Leur participation avec les insurgé-e-s amenades changements importants, plusieurs apprirent à lire, à écrire et à parlerl’espagnol. Dès le début, elles cherchèrent à transmette ce bagage, celui de laconnaissance, aux autres femmes, contribuant ainsi à briser l’isolement queplusieurs vivent : « C’est ainsique nous avons appris dans nos luttes humbles et sensibles à semer les germes de lalutte actuelle ».Le soulèvement de 1994 a mené leur lutte à un niveau de reconnaissance locale,nationale et internationale. Durant la rencontre, on fit plusieurs hommages auxinsurgé-e-s tombés le 1er janvier, moment où les zapatistes passèrent à une autreétape : « Avec ce sang, nous nous sommes réveillé-e-s ». L’EZLN mit en place laLoi révolutionnaire des femmes[4], laquelle favorisa le droit pour les femmes às’organiser politiquement. Cette loi leur a donné le droit de prendre des tâchespolitique, a criminalisé divers abus, est devenu un argument en faveur des femmes,un discours public au sein des communautés sur les droits des femmes. Les femmesde plusieurs communautés ont ainsi commencé à s’organiser plus activement. Parexemple, les zapatistes du Caracol Roberto Barrio ont expliqué qu’elles ont envoyédes invitations aux femmes dans toutes les municipalités pour participer à desrencontres non-mixtes. Ce processus fut long, car, dirent-elles, au début, lesfemmes n’avaientpas pris conscience des droits qui leur revenaient, elles ne partageaient pasnécessairement la même vision et plusieurs n’avaient pas cette expérience dudialogue dans un but d’organisation politique. Elles ont organisé d’autresréunions, poursuivant leur processus et, peu à peu, elles ont cheminé.La participation des femmes est expliquée comme un des processus-clé de la luttezapatiste. Le peuple, graduellement, a perçu qu’il était important que les femmessoient impliquées dans les sphères d’organisation politique, sociale et militaire.Ainsi, les femmes peuvent participer peu importe leur statut, qu’elles soientcélibataires, mères seules, épouses, jeunes et/ou âgées. Le sens de leur lutte estancré dans la profondeur de leur pensée, de leurs réflexions sur ce qu’elles ontvécu auparavant et qui continue de se perpétrer dans plusieurs endroits : « Onlutte contre le système capitaliste, on a appris à se défendre à cause de lasouffrance que nous avons vécu et nous ne voulons pas que se reproduise ce système». Les valeurs qu’elles transmettent et auxquelles elles adhèrent sont celles del’unité, du compagnérisme et de la discipline. Ce sont ces valeurs qui renforcentleur lutte, contre le système capitaliste et le TLC (Traité de Libre Échange),contre l’abus,l’exploitation, l’isolement politique et social dont elles et ils sont victimes entant que zapatistes, contre les violences, les déplacements et les meurtres qui sesont produits en 1994 et qui n’ont pas cessé depuis. Cette rencontre est ainsidevenu un espace de prise de pouvoir pour elles, en expliquant comment elles sesont organisées au travers de divers espaces de travail, qui seront ici détaillés.Coopératives de travail La formation de nouveaux espaces de résistance pour lesfemmes est directement liée à la création du travail coopératif. Les femmes ontraconté comment l’organisation du travail en coopératives leur a permis deconsolider leur organisation sur plusieurs aspects. Au-delà de l’organisation quien découle sur l’aspect économique (production collective, négociation des prix,distribution), la création de coopératives leur a permis de créer de nouveauxespaces de réflexion. Ces nouveaux espaces ouvrent la voie au partaged’expériences personnelles et des réflexions collectives sur les conditions de viedes femmes (comme sur la violence envers les femmes).Du besoin de s’organiser entre femmes est donc né le travail collectif. Les femmesont décrit comment le travail qui se faisait auparavant au niveau individuel sefait maintenant au niveau collectif par des coopératives alimentaires etartisanales. Dans ce travail collectif, les femmes zapatistes sont très sensiblesà ce qui arrive à l’environnement et aux ressources naturelles. Le rapport à lanature est un élément important pour elles et cherchent en ce sens à «renforcir[leur] relation spirituelle avec la terre, l’eau et le bois».Santé “Para nosotras, la salud no es un negocio”«Pour nous, la santé n’est pas une marchandise»Les femmes expliquèrent que l’éloignement des cliniques de santé mais plus encorela discrimination qui caractérise le système de santé officiel envers lesautochtones est à l’origine du besoin d’organiser un service de santé autonome.Les femmes zapatistes, dans le processus d’autonomie actuel, ont appris à devenirmoins dépendantes du gouvernement en ce qui concerne la santé. Elles ont exposéque cette autonomisation est principalement impulsée par la formation depromoteurs et promotrices de santé. La formation et capacitation est assurée parles femmes entre elles afin de former deux promotrices de santé pour chaquecommunauté. Pour les femmes, cette réappropriation passe par le recours et larevalorisation des savoirs traditionnels. Mais, comme les femmes l’ont mentionné,le recours à la médecine classique est présent dans des situations spécifiques etcomplexes. Les volets centraux du travail en santé concernent le travail dessages-femmes et l’herboristerie (pommades, teintures, sirops, thés, savons), d’oùl’importance des jardins de plantes thérapeutiques qui s’y développent. Les femmesperçoivent l’herboristerie comme une forme de couper la dépendance vis-à-vis desinstitutions de santé. Ainsi,à l’utilisation des plantes médicinales s’ajoute un volet incluant des soins engynécologie et les vaccins qui sont partie prenante du travail en santéqu’effectuent les femmes dans leurs communautés.Dans le Caracol la Realidad il y a un hôpital régional autonome qui est assez bienéquipé pour des soins et des suivis de base. C’est à cet endroit que le voletd’analyse clinique et de gynécologie est le plus avancé. On y compte aussi unlaboratoire pour assurer la transformation des plantes. Mais comme l’ont spécifiéles femmes, ce ne sont pas toutes les communautés qui ont accès à un hôpitalrégional où à une clinique de santé communautaire. De plus, bien que la formationde promotrices avance bien, le matériel pour fournir les services est déficitaire.Les femmes, en ce sens, firent un appel à la société civile pour fournir plusd’appui au niveau du matériel médical. Ainsi, quand des cas plus graves seprésentent, les promotrices de santé n’hésitent pas à avoir recours aux servicesde santé gouvernementaux, en se présentant aux hôpitaux par exemple.Mais, au-delà des soins et services de santé, les femmes ont exposé que le travailen santé comprend aussi un volet d’éducation en planification familiale, ennutrition et en salubrité dans une perspective de prévention. La question de lamaternité occupe une place importante dans leur travail en santé et en éducation.Dans un sens plus large, les femmes voient le recours aux savoirs traditionnelscomme un moyen d’éduquer les enfants à la santé, à la salubrité et au respect.Éducation «Creamos espacios para que l@s niñ@s aprendan»«On crée des espaces pour que les enfants apprennent»Les femmes ont décrit que dans le système d’éducation officiel, soit celui desgouvernements, la version historique et sociale qui est enseignée est teintée deracisme. Non seulement le contenu des cours exclut l’histoire et la vie actuelledes autochtones mais la discrimination à leur égard se reflète, entre autres, dansle monolinguisme de l’éducation officielle et le racisme de certains enseignants.Elles ont exposé de nombreux exemples de discriminations vécues comme les abus,les moqueries, et le non respect de leur culture.Ainsi, dans une volonté de promouvoir une éducation inclusive qui fasse revivreleur culture et leur savoir traditionnel, les zapatistes ont impulsé le projetd’éducation autonome depuis 1999. Les femmes ont expliqué que ce projet cherche às’inscrire dans le respect de la culture traditionnelle en rejetant la versionofficielle du gouvernement au niveau de l’éducation. Parmi les matières enseignéeson retrouve : les mathématiques, la santé, la culture, l’environnement,l’histoire, le travail dans la communauté, l’éducation physique, la lecture etl’écriture ainsi que la politique. Les femmes ont partagé des exemples desnouvelles problématiques enseignées aux enfants. Par exemple, est transmis auxenfants l’importance de la lutte contre la drogue, l’alcoolisme et la migrationdes enfants, ainsi que le néolibéralisme qui est expliqué aux enfants parl’analyse de l’exploitation quotidienne qu’ils et elles vivent. De plus, lesfemmes ont affirmé que la promotion de laparticipation des filles et leur inclusion dans l’éducation est un élémentimportant. Pour elles, ce projet cherche à éduquer les filles à connaître leursdroits, pour qu’elles ne soient pas discriminées. Sur cette question, des filleszapatistes âgées autour de 10 ans ont pris la parole à leur tour pour exposer etdécrire comment est maintenant leur vie quotidienne, depuis qu’elles connaissentmieux leurs droits. Leur discours a été guidé par l’idée que depuis le projetd’éducation autonome, elles ont le droit de participer pleinement dans les projetsd’éducation. Elles ont raconté leur relation avec les parents et comment ellespeuvent faire des activités qu’elles aiment : jouer, sortir, avoir des temps libres: «C’est nécessaire que je m’amuse!».Dans la relation d’éducation entre parents et enfants les femmes ont raconté quedéjà avant 1994, les femmes ont commencé à éduquer les enfants, et à leur montrercomment c’était important et possible de s’organier : «maintenant nos enfants sontgrands et nous aident à nous organiser». En ce sens, le rôle des parents dans ceprojet d’éducation est très important. Les mères et pères veulent s’organiser avecleurs enfants pour qu’ils connaissent leurs droits et qu’elles et ils se sententfières. Une valeur forte qui guide ce projet d’éducation est le compagnérisme, quicherche à promouvoir plus d’égalité entre les enfants pour faire en sorte que lesenfants amènent des changements : «Il est important de mettre la théorie enpratique avec les enfants pour que se transmette et se poursuive la lutte».Autorités “Hemos entendido nosotras las mujeres que tenemos que participar entodos los niveles”«Nous les femmes avons compris qu’on doit participer à tous les niveaux»Suivant l’idée de l’importance de la participation des femmes à tous les niveaux,les femmes occupent de plus en plus les espaces politiques dans les communautés,en occupant notamment des charges politiques[5]. Au-delà de la participation desfemmes aux assemblées communautaires, elles ont raconté ce que cela représentaitpour elles d’occuper des charges politiques. Leur participation à ce titre estassez récente et ce changement est central car la participation de ces dernièresest vue comme un outil important pour assurer l’inclusion des femmes à tous lesniveaux : «Parce nous avons le droit de nous organiser et pour que les hommes etle mauvais gouvernement le reconnaissent».Les femmes ayant des charges politiques ont décrit leurs responsabilitésspécifiques. Les responsabilités des femmes au niveau régional comprennent lacoordination du travail (santé, éducation, agriculture) qui se fait dans lescommunautés de la région, l’appui et suivi des différents projets ainsi quel’analyse politique du Mexique et des femmes. Au niveau local, elles ont commeresponsabilité de conscientiser le peuple et d’assurer le contact/suivi avec lesresponsables régionaux. Leurs tâches sont diverses : élaborer des plans detravail, assurer une vigilance étant donné le contexte de conflit permanent,assurer la résolution de conflits dans les communautés, assurer l’échange avec lesobservateurs/observatrices et coopérant-e-s de l’international, organiser lesfêtes importantes, appuyer les organisations et collectifs dans différentsprojets, s’occuper des distributions et des échanges au niveau commercial.Leur travail en est un de conseillère et de coordination pour assurer le suivi desprojets mais aussi la résolution des conflits. Les femmes ont expliqué que letravail qu’impliquent les charges politiques se fait en concertation collective,qui se traduit souvent par des décisions et discussions en assemblées. Elles ontexpliqué, par exemple, qu’il est nécessaire de trouver des solutions aux problèmesqui se vivent en communauté afin qu’il y ait des avancées tant sur la question dela propriété de la terre, de l’agriculture et des conflits familiaux. Les femmesont expliqué que les solutions, dépendamment de la gravité, peuvent allerjusqu’aux jugements, aux amendes, à l’emprisonnement temporaire et à la démissiondes fonctions occupées.Les femmes ont précisé que ce processus de participation n’est pas facile. Ainsi,pour que les femmes ne s’isolent pas, la solidarité entre elles est un élémentimportant. Elles s’assurent d’avoir du soutien lorsqu’elles doivent faire leurstâches à l’extérieur, par exemple elles s’assurent que la collectivité s’occupe etappuie l’homme qui reste à la maison pendant leur absence. Elles ont appris àprendre soin les unes des autres parce que leur vie est sans cesse mise en danger.Comme les femmes l’ont mentionné, une des tâches centrales est de contribuer àl’équilibre entre les sphères sociale, économique et politique dans un contextedifficile : «On a évolué peu à peu au milieu d’une guerre». Ces tâches, elles lesfont parce qu’elles croient à leur lutte et reconnaissent l’importance descritiques, qui les font cheminer. Leur travail, elles ne le font pas comme élues,ou comme députés, elles le font par conscience : «La seule récompense est lareconnaissance du travail bien fait».Relations avec les hommes “Combatir el machismo!”«Combattre le machisme»Les femmes de chaque Caracol parlèrent de leur relation avec les hommes, dans lecontexte de la lutte et de l’organisation. La diversité des commentaires a marquéles présentations, chacune communiquant une vision, selon les expériences vécues.Elles expliquèrent les relations qu’elles ont avec leur époux ou les membres de lacommunauté, lorsqu’elles ont des tâches à accomplir. Elles ont parlé du faitqu’elles doivent lutter et démontrer aux hommes qu’elles peuvent avoir desresponsabilités, qu’elles peuvent autant apprendre qu’eux à exercer diversestâches. Ce n’est pas toujours évident, parfois les hommes ne veulent pas écouter,mais peu à peu, des changements s’opèrent.Certaines parlèrent de la difficulté à faire valoir leur travail dans lacommunauté, à être respectées pour ce qu’elles font, dans leurs responsabilitéspolitiques, sociales ou communautaires. Selon elles, à cause de leur isolement etdû au fait qu’elles n’ont pu apprendre, elles sont exploitées par les hommes : «Nous ne servons pas uniquement à faire la cuisine et à nous occuper des enfants ».C’est par ces paroles que certaines femmes exprimèrent leur exaspération devantles difficultés à pouvoir travailler conjointement avec les hommes. Ellesparlèrent notamment des ragots, de devoir affronter des atteintes à la réputation,et que le fait de propager des histoires peut être pénalisé de 24 heures deprison, ce qui nous démontre l’impact que peuvent avoir ces histoires dans depetites communautés et comment aussi parfois les attaques prennent divers visages.Mais pour elles, l’important, c’est la lutte et cette lutte, les femmes doivent yparticiper en tant que femmes et en tant que zapatistes : « Parce que nous devonstous et toutes lutter. Les hommes ont besoin des femmes et vice-versa, ce que nouscherchons c’est l’égalité entre hommes et femmes ». C’est pour ces raisonsqu’elles revendiquent les lieux d’organisation politique, pour que leurs voixsoient entendues et respectées. Ce n’est pas évident. Il existe toujours autant demachisme, chismes (ragots), burlas (moqueries), desprecia (dévalorisation). Touten expliquant qu’elles ne sont pas contre les hommes, elles ont clairementexpliqué à leurs compagnons, lesquels, durant la rencontre, étaient autorisés àécouter au-dehors de la salle, que les hommes doivent accepter que se termine cesystème. Qu’elles combattent le machisme, qu’elles luttent pour ne plus êtremaltraitées par leurs époux et leurs pères, qu’elles veulent arriver à leur rêves,à ce que la Loirévolutionnaire des femmes soit respectée par tous et toutes.Présence des hommes dans la rencontreCette fermeté et assurance s’est malheureusement confrontée à l’attitude deplusieurs hommes. D’entrée de jeu, les zapatistes mentionnèrent ce qu’ellessouhaitaient de la participation des hommes durant la rencontre, en plus du faitqu’avaient été placardées des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « Leshommes peuvent seulement travailler dans la cuisine, dans le ménage du Caracol etdes toilettes, prendre soin des enfants et transporter du bois ». Ainsi, plusieurshommes prirent notamment en main des cuisines, des travaux de maintenance, desgarderies et activités pour les enfants. Cependant, malgré le fait que cesconsignes aient été assez claires, les femmes ont dû interpeller jour après jourdes hommes, pour qu’ils respectent la non mixité de l’espace de travail en lesinvitant à sortir de la salle : « Si vous ne nous obéissez pas en tant que femmes,nous vous sortons ». Plus la rencontre avançait, moins les hommes, en particulierdes internationaux,respectaient ces consignes. Ce manque de respect contrasta de façon flagrante avecce qu’elles ont créé, depuis qu’en juillet dernier, les femmes zapatistes avaientdéclaré que se déroulerait cette rencontre, « des femmes zapatistes avec les femmesdu monde ». Mais ceci alla de pair avec une certaine ambiance générale, mue parl’attrait touristique du zapatisme, le zapatourisme, ce qui se dénota lors despériodes de questions, dont plusieurs furent à rougir de honte… ou de colère.La Otra ” Las mujeres luchando al mundo transformando”«Les femmes en lutte transforment le monde»Pour elles, il fut très important de nous parler de leur relation avec les luttesdes femmes de par le monde. Elles ont fait plusieurs hommages aux prisonnièrespolitiques, pour celles qui sont en prison pour avoir lutté : “Notre cœur, commezapatistes est avec elles “. Elles ont parlé de tout ce qu’elles ont entendu àtravers le processus de la Otra campaña, de toutes les souffrances dues au fait dechercher du travail, des violences à la frontière nord, elles se sont adressées àtoutes les femmes ouvrières, celles qui sont exploitées, celles des maquiladoras :« Partout, il y a des femmes qui luttent pour leurs droits, pour les mêmes choses.C’est difficile, mais il n’y a pas d’autre chemin ». C’est ainsi qu’ellesterminèrent leurs plénières, en soulignant l’importance de ce dialogue entrefemmes… qui pourrait se reproduire, éventuellement : « C’est un premier pas, nousécouter entre nous, pour comprendre nos différences et nos similitudes. Voilà, ceque nous lesfemmes zapatistes, on avait à vous dire. Nous aimerions maintenant vous écouter …»Plénière des femmes du mondeLes femmes zapatistes ont ainsi créé un espace de participation pour toutes lesfemmes désirant présenter leur collectif, leur organisation ou leur lutte. Cetteplénière a débuté par la lecture de plusieurs lettres écrites par desprisonnières politiques dans les prisons du Mexique (Atenco/Molina de Flores,Texcoco, La voz del Amate, Chiapas, La Magdalena/Gloria Arena Ariz, Ecatepec) etd’Espagne, ainsi qu’une lettre de Turquie. Des femmes de Via campesina ontensuite pris la parole, de République Dominicaine, de Bolivie, d’Équateur, duBrésil, de Corée, de France, du Canada, ainsi qu’une représentante de la MarcheMondiale des femmes du Brésil. Les femmes d’Atenco, présentes avec leursmachettes tout au long de la rencontre, ont fait un vibrant hommage auxprisonnières et prisonniers.Des participations diverses se sont enchaînées : collectif de lesbiennes d’Europe,punks de la ville de Mexico et de Querétaro, femmes de Oaxaca, du conseil NationalChichimecas, de la Sexta de la ville de Mexico, d’une organisation d’ouvrières deOaxaca, de Basse Californie, de l’organisation Terre et Liberté de Tuscon enArizona, d’un collectif contre les multinationales de Basse Californie, duSalvador pour parler du sandinisme, d’une radio pirate de Santa Cruz, de l’ENA(École Nationale d’Anthropologie) – qui avaient fabriqué une marionnette géante dela commandante Ramona -, d’un collectif de femmes racisées du Nord de laCalifornie, de l’organisation Pueblo Unido en Defenza de la Energia - PUDE (PeupleUni en défense de l’énergie), d’un Collectif de fabrication de pains de Michoacán,d’un groupe de femmes autochtones du Canada, une personne transsexuelle ettravailleuse du sexe est venue parler… et bien d’autres.Cette volonté de partager des expériences allait de pair avec l’appel lancé parles femmes zapatistes qui insistèrent sur la nécessité que les femmes s’organisentau niveau local : « Vous devez trouver des moyens de vous organiser dans vos pays». Ainsi, les femmes zapatistes ont voulu recevoir des femmes des peuples dumonde, pour leur partager leur expérience et pour écouter ce que celles-ci avaientà dire.Conclusion “Pero vamos a luchar porque vamos a ganar” – abuelita du début«Mais nous allons lutter car nous gagnerons»La rencontre des femmes zapatistes avec les femmes du monde s’est ainsi terminée,quelques heures avant le nouvel an, qui s’est célébré toute la nuit au Caracol laGarrucha, par des discours et hommages aux insurgé-e-s tombé-e-s lors de la lutteet par un bal populaire qui a duré jusqu’aux petites heures du matin… Avant determiner la rencontre, plusieurs commandantes ont pris la parole, résumantl’ambiance générale de la rencontre et de leur lutte. Elles ont évoqué ce quis’en venait, les luttes à mener, la fermeté dans le combat contre le système : «Alors, il faut être plus fermes et continuer cette lutte. Cette rencontre sert àcela, à nous donner du courage. On ne va pas rester dans la peur, nous allonslutter. Continuer avec ceux et celles qui veulent des changements, ici et ailleurs». Elle ont parlé de la commandante Ramona, du fait que cette rencontres’inscrivait pour accéder à ce qu’elle avait lutter toute sa vie durant.Elles ont évoqué la dureté des années à venir, du fait qu’elles devraient lutterencore plus, qu’elles « ne vont pas permettre que le gouvernement mette un piedici ! ». Dans ce contexte, elles ont réitéré la nécessité pour elles, en tant quefemmes, d’apprendre à se défendre tout comme à s’organiser politiquement. Parcequ’elles savent qu’elles devront poursuivre avec fermeté leur lutte, qui s’estmanifestée il y a 14 ans, mais qui dure dans les faits depuis 514 ans : « Lalibération nationale réussira politiquement et pacifiquement mais, si les armessont nécessaires, nous serons là! ».Elles ont réitéré leur intention de s’organiser, en tant que femmes : « Il fauts’organiser, c’est impossible que seuls les hommes le fassent. Ceux qui veulentacheter notre conscience n’y arriveront pas ». Elles vont continuer à lutter, à lafois contre le système capitaliste et pour leurs droits dans la communauté. Ellesveulent choisir leur façon de vivre, avoir le droit de décider ce qu’ellesveulent, le droit de posséder leur corps. Et même si on tente de lesdécrédibiliser, de les critiquer, que ce soit dans leur communauté ou au sein desorganisations, nationales, comme internationales, elles vont continuer às’organiser et à lutter avec conscience; « parce qu’ainsi, rien ne peut nousdécourager ».La sensibilité et l’humilité de la lutte des femmes zapatistes est très marquanteet ceci s’est ressenti tout au long de la rencontre. Ainsi, elles eurent le soucide celles qui ne purent venir et du fait que celles qui purent assister doiventtransmettre leur expérience et leurs paroles. L’espace de dialogue qu’elles ontréussi a créé a été très fort et en a sans doute inspiré plusieurs et, malgrécertains abus manifestés lors des périodes de question, les femmes zapatistes ontsans doute réussi à communiquer leur expérience, à la fois à leurs proprescommunautés qu’à celles d’ailleurs. Et ces quelques phrases résument bien l’espritde la rencontre : « Il y a beaucoup de choses aujourd’hui du zapatisme que nous nepouvons écrire sur un ordinateur. Beaucoup de notre coeur et de notre humilité estdans notre artisanat. La pensée zapatiste est bien plus vaste que ce que nouspouvons percevoir…».Les propos de la rencontre sont disponibles sur les sites Internet de plusieursgroupes qui ont enregistré la totalité des plénières, comme Radio Regeneracion ouIndymedia Chiapas, par exemple. Ce que nous avons écrit se veut une petitecontribution afin de transmettre l’expérience de la rencontre et de ce que nous yavons entendu. Et comme le diraient les zapatistes lors des périodes de questions; « Désolées, mais se sont terminées les cinq minutes allouées… »———————————[1] Les Caracoles sont des entités créées dans le processus de constructiond’une autonomie dans le mouvement zapatiste. Les caracoles «sont des centresde pouvoir et de gestion zapatiste, aussi bien politiques, économiques, qued’éducation, de santé et de culture» (Olivera, 2005 : 137). L’instancepolitique de chaque Caracol est la Junta de Buen Gobierno (Junte de BonGouvernement), créée en 2003. Chaque Junte (il y en a cinq) est composée de unà trois délégués-ées de chaque conseil autonome (des trente municipalitésautonomes zapatistes au total) dans chaque zone zapatiste.[2] La Otra Campaña est dans les propres paroles des zapatistes « un appel àl’imagination », l’idée de construire la politique « par en bas ». C’est unespace qui fonctionne comme un rassemblement de différents acteurs et actricessociaux, cherchant à consolider et construire une résistance générale face aunéolibéralisme et implanter de nouvelles façons de s’organiser politiquement. Leprocessus de création de La Otra est entrevu à long terme. Dans un premiertemps, de janvier à juin 2006, une caravane zapatiste a fait une tournéenationale pour rencontrer les diverses organisations de chaque région etéchanger sur le travail qui s’y fait ainsi que les attentes quant à la créationde nouveaux espaces. Ensuite, l’ouverture et la création de ces nouveaux espacesd’organisation et de travail ont été impulsés par des représentants du mouvementzapatiste, par la Comisión Sexta, qui se répartissaient en délégations danschaque nouvel espace pour commencer un travailimportant de construction du mouvement. Et c’est à ce moment de l’organisation quese trouve actuellement la consolidation du travail au sein des nouveaux espaces deLa Otra. Bien que la place occupée par le mouvement zapatiste soit centrale, l’idéeest que les différentes organisations et individus qui y adhèrent se réapproprientcet espace.[3] Dans les communautés zapatistes, la consommation d’alcool et de drogues estmaintenant strictement interdite par les règlements zapatistes.[4] La Loi révolutionnaire des femmes zapatistes, composée de dix demandes, aété rendue publique lors du soulèvement zapatiste, le premier janvier 1994, etréclamait, avant tout : «le droit de prendre part à la politique dans les mêmesconditions que les hommes, le droit à une vie libre de toute violence sexuelleet domestique, le droit de choisir son conjoint et le nombre d’enfants que l’onveut avoir» (Hernández Castillo, 2002 : 339).[5] La participation politique dans les communautés se définit en termes decharges politiques, tant au niveau local que régional. Ces charges sont votéeset décernées en Assemblée générale.